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Afrik : Quelle est l’image du rap au Sénégal ?
Daara J : Le rap, au Sénégal, comme en Afrique, était considéré au début comme une musique de voyous, une musique de déracinés. Il faut dire que le mouvement allait à l’époque avec un style vestimentaire qui pouvait choquer, le style zoulou (grosses chaînes, grosses baskets etc). Aujourd’hui, le rap sénégalais a développé sa propre identité. Ce n’est plus du " gangsta rap " (expression pour désigner le rap durs et violent, ndlr). Dakar n’est pas New-York. Et nous n’avons plus de complexe pour rapper notre propre réalité en wolof. Ce qui a permis une meilleure compréhension de nos messages de la part du public. Dès lors la musique a été mieux perçue. Elle est aujourd’hui une musique respectée, qui prend part aux changements dans le pays.
Afrik : Quelle est votre définition du rap et qu’est ce qui fait la particularité du rap sénégalais ?
Daara J : Le rap : c’est la révolution du verbe. Il nous permet d’aborder des problèmes de société en musique et d’éveiller les consciences. Au-delà de ça, le rap sénégalais est un outil de dynamisme culturel. Toutes les innovations du wolof viennent du rap. Il nous permet d’exploiter à fond la langue et participe à faire revivre les dialectes. Avant nous chantions en franco-wolof, maintenant c’est à qui parle le mieux le wolof.
Afrik : Quel regard portez-vous sur l’actuel rap français ?
Daara J : Il y a trop de rivalité dans le rap français. C’est un phénomène autodestructeur. Les textes du rap français tuent l’espoir d’une jeunesse qui est appelé à grandir. Ils parlent sans cesse de braquages, de poursuites et de gens qui saignent. Ils ne donnent pas envie d’avoir des enfants et de les voir grandir. Sans espoir, on n’a rien à donner. Le rap doit être généreux et ne doit pas s’apitoyer sur son sort. Mieux que l’espoir, il doit, pourquoi pas, apporter des solutions.
Afrik : Que pensez-vous d’un artiste comme MC Solaar ?
Daara J : Il a beaucoup fait pour le rap au Sénégal, en organisant notamment la Nuit du rap à Dakar. Nous avons un grand respect pour lui. Il a amené très loin le rap, dans des milieux où il était impossible d’entrer. Il nous a également beaucoup apporté sur le plan de l’écriture. Il est comme Gainsbourg ou Ndianga Mbaye (chanteur poète sénégalais, ndlr). Avec ses premiers albums, il a incité les mouvements rap de tout les pays francophones à aller vers une recherche dans l’écriture.
Afrik : Quels sont vos objectifs ?
Daara J : Bien travailler la promo de notre album (Boomrang, ndlr) pour qu’il soit bien perçu et écouté par un maximum de personnes en France et ailleurs. Pas simplement pour nous mais pour tout le mouvement rap au Sénégal. Du succès dépend beaucoup de chose...
Paris
26/11/2003 -
Le mouvement rap se nourrit en France comme aux Etats-Unis d’influences musulmanes. La plupart des artistes qui s’y collent, le font à la fois pour doper leur discours et se distinguer d’une culture dominante, supposée d’obédience judéo-chrétienne. Certains revendiquent cette appartenance religieuse d’une façon claire et posée dans leur lyrics, d’autres se contentent de cultiver ardemment leur foi dans l’ombre. Du plus connu au moins médiatisé, le phénomène frappe à tous les étages. De Ness & Cité au Havre, dont le label s’appelle Din (religion, en arabe) Records, à Rohff en région parisienne, qui dit connaître la faim autant que la fatiha (une prière), en passant par Akhenaton à Marseille, qui se bat contre Eblis (le démon) pour respecter un pacte divin sur l’album Métèque et mat, chacun avance une raison différente pour justifier sa quête. Mais tous s’enorgueillissent de la volonté de rassemblement fondant la umma islamique, à une époque où le show-biz préfère plutôt miser sur les individualités.
Aux Etats-Unis, pays d’origine du rap, les musiques noires se sont toujours nourries de religion, et ce depuis le temps de l’esclavage. Le blues, le jazz, la soul… le rap ne fait que prolonger ce mouvement. Chrétienne ou musulmane, la religion y prône la libération prochaine des masses et la justice infinie du Seigneur des hommes. Issu d’un monde d’inégalités croissantes, où les jeunes générations échouent à s’affranchir contre l’exclusion, le rap ne pouvait nullement ignorer ce discours foncièrement humaniste.
L'exemple américain
Au départ, la rencontre entre musique et religion musulmane aux Amériques s’est effectué sous l’impulsion du puissant mouvement Nation of Islam, que dirige Louis Farakhan actuellement. Ce dernier, rapporte notre confrère Nilfouar Abri dans le magazine L’Affiche (n°41), "a réussi à unifier sous un même leadership les quadragénaires de la classe moyenne et la jeunesse des ghettos". De nombreuses stars du rap afro, à l’instar de ceux du jazz à une époque, ont accepté de se ranger derrière sa communauté. Public Enemy, Ice T, Ice Cube, Mobb Deep et même Snoop Doggy Dog… L’islam leur permet de s’opposer à la pensée dominante, de répliquer à la culture de l’oppresseur blanc, dont les Noirs se sentent globalement victimes. L’islam contribue par ailleurs à recomposer un discours de combat, en se basant sur le cliché permanent de la lance et du glaive, qui fait du prophète Mohammad un guerrier de la Sainte vérité.
Le versant français
En France, cette histoire varie légèrement. Il y a certes un peu de mimétisme chez les rappeurs qui s’inscrivent dans cette tendance. Ainsi dit-on : si les Américains le font, pourquoi pas nous ? Mais l’islam - ne l’oublions pas - fait partie d’un culte majoritairement visible dans les cités, d’où s’extirpe le message rapologique. Les fils d’immigrés, débarqués des anciennes possessions coloniales outre-mer, présents en nombre dans l’univers rap, sont là en terrain connu. Beaucoup parmi eux considèrent l’islam comme un moyen d’approcher et d’assumer pleinement ou partiellement la culture d’origine des parents, une culture qui se retrouve bien souvent en rupture avec l’institution. Chez d’autres, l’islam correspond à un choix d’individu, à une simple quête spirituelle, et non à un patrimoine lié à la famille. C’est le cas de Kerry James, un ancien du hardcore groupe Ideal J, qui s’est converti il y a environ deux ans. Poussant le prosélytisme jusqu’à refuser l’usage d’instruments à corde et à vent au nom d’une prescription religieuse, ce jeune d’origine haïtienne, membre de l’Association des projets de bienfaisance islamique, raconte dans l’album Si c’était à refaire : "Athée, j’ai mué pour devenir un ultra mystique/ un métèque de confession islamique/ j’ai embrassé le chemin droit et délaissé les slaloms ".
Les rappeurs français, inscrivant leur tchatche dans l’islam, y trouvent avant tout des valeurs morales et sociales. Humanisme et spiritualité, promesses de liberté et de justice comme on le disait plus haut, paix et amour ensuite. Ceux que n’atteint pas la dynamique d’intégration affichée dans l’Hexagone actuellement y cherchent également des valeurs de rupture : ces rappeurs dénoncent le système politique au pouvoir, l’assimilent à une volonté d’exploitation des masses, le contestent au nom des plus exclus, en pensant à leurs parents confinés dans des cités de béton, et le condamnent amèrement. Par le biais de l’islam, ils espèrent pouvoir enfin répliquer face à la culture dominante, qui, elle, est assimilée au règne de la pensée judéo-chrétienne.

"La haine et le sentiment d’injustice vis-à-vis d’une société qui fonctionne sans eux se trouvent canalisés en une violence verbale, elle-même canalisée par un principe spirituel " explique Samir Amghar, sociologue, dans la revue Migrations (n°1243, mai-juin 2003). Et sur un plan strictement formel, leur rap s’inspire par moment du prêche musulman dans la "scansion oratoire". Certains rappeurs, comme NAP dans La racaille sort un disque, adoptent sans peine la joute verbale de l’imam. La référence aux sourates du Coran est explicite sur certains titres. Par exemple, avec l’album L’ombre sur la mesure, La Rumeur brandit des "braises incandescentes", s’intéresse à un "paradis sur terre qu’on déblatère", situe "la décadence" qui nous perd… Georges Lapassade et Philippe Rousselot dans Le rap ou la fureur de dire voient le rappeur comme "un prophète qui amène une révélation". Ainsi du rappeur Kerry James, lorsqu’il dit encore : " me fut dévoilé peu à peu tout ce qui m’a nui".
Ambiance minbar [lieu de prêche] sur fond de samples déjantés...
(SYFIA Sénégal) Près de 4000 groupes de rap tiennent les jeunes Sénégalais en délire. Dénonciation des tares du système, rêve d'une société plus juste et plus démocratique sont les notes majeures de ce hip hop tropical."J'en ai ma-rre de vi-vre dans cette ci-té dé-gueu-lasse, mal gérée. J'en ai ma-rre de vi-vre dans une ci-té où rien ne mar-che...". Pour crier son ras-le-bol, le groupe de rap dakarois Bamba-J Fall n'y va pas par quatre chemins. "Le pays est en crise, mobilisons-nous pour nos droits et contre le népotisme, la corruption, l'exclusion, le chômage...", martèle en écho Da Brains.
Pareils messages électrisent des milliers de jeunes Sénégalais. Fin 1998, ils avaient pris d'assaut le stade Léopold Senghor, le plus grand de Dakar. Certes, il s'agissait d'un concert d'Alpha Blondy, le roi ivoirien du reggae. Mais si beaucoup s'étaient déplacés, c'était d'abord pour communier avec leurs stars-rap. Invités : le Positive Black Soul et le Rap Adio. Ce dernier a à peine entonné les premières paroles "46 ans et chômeur (...), j'ai envie d'un visa pour aller aux USA" que ses fans lancent des cris stridents. L'ambiance électrique chauffe la nuit au moment où la pleine lune plane sur le stade.
Depuis, le rap a gagné tout le pays. En mai dernier, le Soni-Rap a fait un tabac à Bakel (685 km à l'est de Dakar). En langue soninké, les rappers ont raillé l'émigration en Europe, mère, selon eux, de pas mal de maux dans leur terroir comme la prostitution et le sida.
De Dakar à Ziguinchor en passant par Tambacounda, le rap parle aux jeunes Sénégalais de 15 à 25 ans. "Même pour organiser un concert mbalax (ndlr : le style de musique de Youssou Ndour), il faut inviter un groupe de rap si on veut attirer les jeunes", confie Cheikh Tidjane Diallo, responsable de la section musique au centre culturel Blaise Senghor de Dakar.
Le coeur et la politique.
Né dans la capitale au début des années 90, le mouvement hip hop a maintenant partout pignon sur rue. Rien qu'à Dakar, on dénombre 3600 groupes de rap. Selon le Bureau des droits d'auteurs, cette floraison influence la production musicale au Sénégal où l'on enregistre aujourd'hui une cassette tous les trois jours.
Dans les quartiers populeux dits underground, dans les lycées, les amphis et sur les parvis, pas mal de jeunes taquinent le rap. "C'est un style de musique pas difficile à composer et l'organisation d'un concert de rap ne demande pas grand chose : juste un lecteur de cassette, une bonne sono. On prête sa voix. Et hop, ça marche !", commente Cheikh Tidjane.
Les paroles des chansons, sorties de la bouche de leurs stars, sont accueillies comme des messages de "vérité". En ouoloff, en français, en anglais, ou dans les trois langues, on y crache sur le malaise social dont les jeunes, 60 % de la population sénégalaise, sont les principales victimes. Dans ces expressions extraordinairement volubiles, tout y passe : les injustices, les avortements, etc. Ceux qui font des incursions en politique s'affichent carrément anti-pouvoir et dénoncent la répression d'étudiants ou de syndicalistes en grève. Mais les rappers savent aussi manier le langage du coeur. "My love, je t'aime. Solange yaw la beugueu (Solange je t'aime)", chante le groupe Da-Brains.
Les jeunes, qui retrouvent dans ces paroles leurs sentiments et leurs rêves, sont de plus en plus accros. "Le rap est la seule musique qui me plaît. On dénonce les méfaits de l'Etat, par exemple les coupures intempestives d'électricité, les fermetures des sociétés nationales", déclare Zaccharia Touré dit Zac, 16 ans, élève de cinquième au collège Notre-Dame à Dakar. Habillé d'un jean jingle criss-cross, large pantalon sans ceinture qui tombe sur les fesses, et d'un modeste maillot de basketteur, Zac est un féru de rap. Au cours de l'entretien, démarré entre deux cours, derrière le terrain de basket, une dizaine de ses copains nous ont rejoints et se mêlent à la conversation. Tous, comme Zac, connaissent les mots de "Solange". Chacun veut qu'on parle de son groupe préféré, représenté dans le collège par son fan club, comme c'est la mode un peu partout.
Les rappers sont-ils violents ? - Non ! répondent les jeunes. Mais comment "dénoncer l'insolence des riches, crier la violence des coupeurs de route, sans parler comme eux ou mimer leurs gestes ?", s'interroge un lycéen en année du bac. Ce philosophe en herbe commentait en particulier un texte du groupe Rap Adio, dont les chanteurs montent sur scène le visage cagoulé : "Sur les trottoirs, tu verras que des pédés, des prostituées qui te disent Soo amoul money do time (si tu n'as pas de fric, tu niques pas)". Cette violence verbale, certains adultes la condamnent. D'autres prédisent que le rap ne fera pas long feu, dans une société où la pudeur garde encore sa place.
Petits et gros cachets.
Les affrontements entre clans rivaux lors des concerts entretiennent également l'idée que le rap génère la violence. "Au début on avait peur d'organiser ce genre de concerts parce que les groupes et leurs clans étaient difficiles à canaliser", affirme un organisateur qui énumère les multiples casses survenues au centre culturel français de Dakar, à Blaise Senghor et ailleurs.
Les cachets ne sont pourtant pas énormes: 50 000 à 150 000 F cfa pour un concert. Pour les spécialistes, le rap ne nourrit pas son mec, sauf quelques grosses pointures qui font le plein des salles à Dakar et même à l'étranger et signent de bons contrats avec des studios.
Certains prédisent que le mouvement va s'essouffler. "Ce qui lui manque, c'est la capacité de renouvellement. C'est toujours le même tempo, qui fait référence à l'Outre-Atlantique", explique Amadou Gaye, directeur du Centre culturel de Kaolack (200 km de Dakar). Certains groupes refusent toutefois ce mimétisme et affichent leur attachement aux valeurs africaines. Leurs noms (Daara-J, Bamba-J, etc.) et leurs tenues traditionnelles en sont la preuve.
Mais pour l'heure, le rap vit encore ses heures de gloire. Les radios et les dancings font appel aux rappers pour l'animation. Même les Ong et les institutions spécialisées les sollicitent pour faire passer leurs messages sur le Sida ou la drogue auprès des jeunes.
HipHop est-il mort ? Il est difficile de répondre à cette simple question par un oui ou par un non. Ceux qui répondent oui ont, en partie raison, mais ont aussi en partie tort. Ceux qui répondent non, ont raison, d'une certaine manière, mais ils n'ont pas tout à fait raison non plus. Tout dépend de la manière dont on perçoit, comprend, interprète et vit le HipHop.
Oui, le HipHop est mort, en tant que musique. Hank Shocklee (Bomb Squad, Public Enemy) dit que s'il n'y a plus challenge, s'il n'y a plus de créativité, il n'y a plus du HipHop. Et bien, quand on regarde la télé ou quand on écoute la radio, voire même lorsqu'on lit les magazines ou journaux majeurs, on ne peut que constater la mort du HipHop. On tourne en rond, toujours les mêmes lyrics, toujours les mêmes types de vidéos, toujours les mêmes sons, toujours les mêmes têtes, toujours les mes artistes d'ailleurs… Tout cela aboutit une sorte d'overdose. Une mort par overdose en quelque sorte.
Oui, le HipHop est mort, en tant que musique, parce que les disques ne se vendent plus… Enfin, les ventes chutent, ça n'intéresse plus le public. Donc, sur cet angle là aussi, on peut annoncer la mort du HipHop. Tout a été dit et entendu.
Oui, le HipHop est mort. Parce que tout le monde cherche à en profiter, mais personne ne cherche à le faire évoluer, ne veut en prendre soin. Un peu comme une vache qu'on ne nourrit pas mais qu'on ne cesse de traire. A force de ne voir le HipHop que comme marche pied, tremplin, bouée de sauvetage, ou vache à lait, justement, on l'a tué. Et les meurtriers sont beaucoup plus nombreux qu'on ne le pense. Les artistes, les producteurs, les labels, les promoteurs, les médias, le public, les institutionnels… tous ont contribué à sa mort.
Non. Le HipHop n'est pas mort. Tout simplement, parce qu'il n'est jamais né en fin de compte. Le HipHop a émergé. Le HipHop n'est pas quelque chose de tangible, de saisissable. C'est un état d'esprit, c'est une
culture. Il est en chacun de nous, enfin ceux qui sont HipHop. Tant que nous sommes là, tant que nous serons animés par l'esprit HipHop, tant que nous serons soucieux de la culture HipHop, le HipHop sera là. Si tu prétends être HipHop comment le HipHop peut-il être mort ?
Non, le HipHop n'est pas mort. Parce que le HipHop ne se limite pas à ce que vous entendez à la radio, ni à ce que vous voyez à la télé, ni à ce que vous lisez dans vos magazines ou journaux. Le HipHop continue d'être créatif, original, diversifié, il suffit de faire l'effort de le découvrir. Il faut juste arrêter d'être attentiste et d'attendre qu'on vous apporte cela sur un plateau. Si les menus dans les restaurants auxquels vous allez sont toujours les mêmes, cela ne veut pas dire que les cuisiniers sont morts, qu'ils n'ont plus d'inspiration, ou qu'ils s'épuisent. Ca veut juste dire qu'ils sont payés pour préparer ce qu'ils vous proposent et si vous voulez autre chose, changez de restaurant ou préparez vous-même… Avec le HipHop, c'est pareil aujourd'hui, d'une certaine maniere